600 fois

Aujourd’hui, lors d’un après-midi passé dans une salle de blocs d’escalade avec nos enfants, je discute avec une amie des crises de mes enfants et de mes dérapages. Oui, je suis totalement pour la non-violence éducative et, oui, j’ai dérapé à plusieurs reprises depuis que je suis maman.

Depuis que mon grand a eu 16 mois, très exactement, car je me souviens avec précision de ce moment où ma main claquait pour la première fois sa petite cuisse et de mon effondrement émotionnel juste après cet acte dont je me pensais alors incapable. Un acte qui n’était du qu’à mes propres problèmes émotionnels et non au comportement de mon enfant qui n’a joué que le rôle de déclencheur.

Je me souviens d’autres moments similaires avec cette même précision et ils sont au nombre de cinq, à chaque fois sur mon grand. Non pas qu’il ait été le seul à avoir été victime de mes mains, malheureusement. Le petit aussi a reçu quelques uns de mes dérapages sur son petit corps, mais bien moins et le souvenir en est presque totalement diffus.

Car mon grand, mon hyper-tout, mon enfant merveilleusement épuisant, finissait par faire vriller totalement mon cerveau dans ces moments de crises qui venaient se rajouter à sa tornade perpétuelle. Ces crises où mon fils tourbillonnant hurlait en mode suraigu et désorganisé, à n’en plus finir, comme totalement paniqué par un danger vital et massif, suppliant et implorant face à des décisions parentales anodines et légitimes qui lui semblaient alors mettre en péril jusqu’à son existence même. Ces crises totalement envahissantes que tout le quartier devait entendre, que les voisins entendaient forcément, ces crises qui auraient fait que n’importe qui aurait réellement cru qu’un enfant était en grand danger pour pouvoir crier ainsi et avec autant d’effroi. Ces crises où mon mari lui-même, me connaissant pourtant, est venu un jour vérifier que je n’étais pas en train de faire du mal à notre enfant, tellement ses cris glaçait le sang…

Alors, ces cinq fois-là, j’ai fini par être tellement submergée par ces hurlements que rien ne pouvait calmer, j’ai fini par avoir tellement peur que des gens, à force de l’entendre hurler ainsi au quotidien, soient persuadés que nous le maltraitions, que ces cinq fois-là, j’ai frappé mon enfant pour qu’il se taise ! Oui, j’ai frappé mon enfant pour que personne ne risque de croire que nous le frappions. Le raisonnement est totalement absurde, ahurissant, inconcevable, car ce n’est justement pas un raisonnement : c’est la peur qui prend le contrôle, soudainement, massivement, stupidement.

Pour mon petit, le souvenir de mes dérapages, moins nombreux, est beaucoup plus diffus. Et pourtant, c’est bien lui qui, de mes deux enfants, a fait le plus de crises et les plus longues, de façon pluriquotidienne, avec un record de hurlements continus de 1h57. Mais les crises de mon petit Hulk, de mon Joe Dalton chéri, étaient sont des crises solidement ancrées dans le sol, massives mais fermes et stables, où la colère est identifiable sans aucun doute, d’où la souffrance ou le danger paraissent absents. Des crises qui ne nous donnent donc pas le sentiment d’être nous-mêmes en danger… Avec mon petit, il me semble que ce n’est pas dans des moments de crise que mes mains ont dérapé, mais sans doute dans des moments d’opposition trop récurrents, car son caractère est bien plus dur et tranchant que celui de son grand frère. Et je crois que ma perte de contrôle était alors bien moins forte, bien moins effrayante aussi pour mon enfant et pour moi.

Évidemment, rien ne justifiait que mes enfants soient ainsi frappés, absolument rien. Je me console un peu en me disant qu’aucun de ces coups n’a été réfléchi, programmé, justifié avant ou après : je sais qu’ils ont été donnés presque comme par réflexe, par mon esprit qui soudainement perdait le contrôle en se croyant menacé. Je sais aussi que ces dérapages étaient heureusement très limités, et que je me suis toujours efforcée de réparer de mon mieux les dégâts que j’avais causés. Mais, même si je me repasse ainsi les détails de ces moments et même si je recompte encore et encore comme pour me rassurer, je suis lucide et je sais que d’autres dérapages viendraient certainement alourdir le compte si ma mémoire était totalement infaillible.

Ce soir, outre ces souvenirs toujours douloureux, ce qui a transpercé mon cœur, alors que je discutais de tout cela avec mes enfants, c’est lorsque mon grand a réfléchi longuement à ma question « Combien de fois pensez-vous que je vous ai tapés ? », avant de me répondre : « Au moins 600 fois. »

Au moins 600 fois…

Je sais que cela n’est pas le cas, je le sais avec une certitude absolue. Je sais que les coups ont été rares, je le sais réellement. Alors, pourquoi mon enfant a-t-il abouti à une telle estimation ? Car c’est bien une estimation qu’il a faite, ses souvenirs réels ne lui permettant de comptabiliser que trois moments de violences physiques ainsi reçues. Pourquoi le fait de l’avoir frappé moins de dix fois, lui semblait totalement impossible ? Pourquoi pensait-il qu’éduquer un enfant durant neuf ans impliquait logiquement et fatalement de le frapper au moins 600 fois ?

Quels dégâts, physiques, émotionnels et cognitifs, entraine réellement chaque claque ou fessée s’abattant sur notre enfant ? Et, même lorsque nous ne frappons que rarement, quel climat de terreur nos cris entretiennent-ils ?

Ce soir, nous avons longuement parlé, de la violence, des tempêtes émotionnelles, des erreurs des parents. Ce soir, je sais que je vais tendrement les câliner au moment de les coucher, pour réparer encore un peu plus, si tant est que cela soit possible. Ce soir, je ne vais pas laisser la culpabilité me ronger mais je vais saisir le message qu’elle m’envoie pour mieux prendre conscience, mieux respirer, mieux nous accompagner.

Pour continuer à grimper, une prise après l’autre, sur ce mur d’escalade parfois vertigineux et abrupt de ma parentalité, en cultivant conscience et confiance.

Et pour les rassurer.

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5 commentaires sur “600 fois

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  1. Merci pour cet article et ce partage si sincère; je suis également convaincue par l’éducation non-violente mais hélas j’ai dérapé bien trop de fois, surtout verbalement, à mon grand désespoir. Je crois qu’avec toute la bonne volonté du monde, il est (en tout cas pour ma part) difficile de lutter contre les casseroles de notre enfance, le poids de l’hérédité et les traces laissées par l’éducation reçue de nos parents :-(…

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  2. Je suis admirative, une fois de plus, de la manière que tu as d’analyser et de verbaliser ce que j’ai pû moi, ressentir ou vivre en tant que maman… Tes articles (te voir en vrai avec tes enfants aussi, hein!) m’aident, vraiment, à essayer, moi aussi, de progresser en tant que parent. Donc… Merci!😙

    Aimé par 1 personne

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